il était ouvrier, fils d'ouvrier, réfugié espagnol,
à ce qu'on disait,
pas grand chose, trois fois rien
toujours mieux que rien mais...
guère plus,

la guerre justement !

Ypres, Bruges ou Knok-Le-Zout
elle revenait des Flandres par une plage de 68

ils avaient la classe ouvrière chevillée au coeur
beaux comme des dieux les soirs de frime où ça gueule et ça roule
dans les valses noyées de houblon que l'accordéon dispute au mâchefer de l'humanité

on se prend la langue sur la terre promise qu'on désosse à coups de faucille

on se forge à coups de marteau d'infinies et turbulentes perspectives

l'exil, jusqu'au petit matin blême

Bella ciao

elle, voulait cracher sa vie
sa révolution,
son grand soir,
comme on cache un rictus et de vieux corps à corps
qui jamais ne cicatrisent

les souvenirs d'un autre,

l'autre justement !

celui qui se souvient

le Quotidien du Peuple, le flot mouvant des multitudes

elle avait gagner le droit d'être belle et frottait chaque jour son amour propre à ce papier journal pour ne pas oublier et y voir plus clair

marchande de cycle,
elle pompait dans l'air du temps ce souffle ordinaire
mais gardait dans sa chevelure abondante et corbeau un parfum de mystères et une odeur forte de colle à rustine

il la suivait, silhouette folle qui semblait glisser sur l'écume et la mousse du canal, redessiner son vieux tatouage

relever l'ancre sans plus y croire vraiment
comme un mirage

la pluie de charbon et d'acier avait creusé la brique nue du long faubourg
le béton des villes noires, lui, continuait à ne se souvenir de rien

les ciels crasseux de novembre avaient fini par lessiver le bleu de ses yeux

pâle était le jour et la nuit, le plein et le creux...l'usine

la sirène aux cent mille chiens hurlants finirait bien par se taire
et déchirer un peu plus encore ce qu'il restait de leur vertu

désobéir est un devoir...